Discours du Col. FM Gougeon Vienne, 21 septembre 2016

Changes in the role of the military forces – practical and doctrinal implication

Changements du rôle des militaires et adaptation des armées, au niveau interne et à l’échelle internationale, au nouvel environnement (nouvelles formes de conflits, menaces transnationales pour la sécurité, développements technologiques, importance accrue du cyberespace, espace militarisé) = complexité des menaces, approches multidimensionnelles, adaptations des concepts/doctrines.

Madame l’ambassadrice, mesdames et messieurs les autorités civiles et militaires représentant vos différentes nations, permettez-moi de vous remercier pour le privilège d’introduire la discussion sur ce sujet de l’adaptation de nos forces armées et de leur rôle au nouvel environnement stratégique.

Ce sujet est, pour la France, d’une totale actualité compte tenu de notre posture opérationnelle : plus de 30 000 de nos soldats sont engagés dans des opérations, des missions ou en posture opérationnelle, dont 13 000 (plus du 1/3) pour assurer la protection du territoire national et de ses approches maritimes et aériennes et 7 000 en opérations extérieures. Nous venons par ailleurs de publier en juin dernier une nouvelle doctrine d’emploi des armées sur le territoire national sur laquelle je reviendrai, et nous avons connu en deux ans deux révisions de notre loi de programmation militaire qui actent la remontée en puissance de notre outil de défense face aux menaces d’aujourd’hui et de demain.

En préambule, permettez-moi d’ajouter que je souscris pleinement à la liste des facteurs évoqués dans le titre de cette session : nouvelles formes de conflits, auxquelles je rattache le champ des perceptions comme espace de confrontation, menaces transnationales pour la sécurité, dont le terrorisme et la criminalité organisée, développements technologiques, importance accrue du cyberespace, militarisation de l’espace. Je souhaiterais en ajouter un autre, sous-jacent mais qui détermine de plus en plus la nature et la conduite de nos transformations : le facteur TEMPS, dont la maîtrise devient capitale, qu’il s’agisse de créer ou de s’opposer à des faits accomplis, de faire preuve de patience stratégique, de façonner et d’influencer les perceptions, ou bien de tirer parti le premier d’un progrès technologique en accélération constante.

Parlant du facteur temps, c’est bien un défi d’aborder ce vaste sujet de l’adaptation de nos forces armées en une quinzaine de minutes - aussi je vous prie de m’excuser si je n’aborde que succinctement chacun des axes possibles, au prisme de l’expérience française.

Sans trop faire preuve d’imagination et pour aborder la question selon une grille de lecture militaire, je vous propose de traiter les objectifs du plus immédiat au plus éloigné.

1. SUR LE TERRITOIRE NATIONAL

Le premier domaine qui vient à l’esprit est celui de la participation des armées à la protection du territoire national et de nos concitoyens, face à la menace terroriste. Celle-ci a non seulement depuis janvier 2015 changé d’ampleur mais également de nature : nous faisons face désormais à un terrorisme militarisé, capable de s’infiltrer, de planifier et de conduire, comme il l’a démontré, des attaques multiples de forte amplitude. Il est inspiré ou dirigé par une organisation, Daech/ISIS, contre laquelle nous sommes en guerre.

Face à cette situation, la fonction stratégique « PROTECTION », à laquelle contribuent toutes les armées, a été renforcée et rénovée, dans sa posture comme dans ses moyens. La loi de programmation militaire a connu en 12 mois deux révisions à la hausse visant à augmenter les moyens des armées. Les postures de protection aérienne et de sauvegarde maritime voient leurs moyens renforcés. La quasi-totalité des déflations d’effectifs initialement prévues sur 5 ans a été annulée. Le contrat opérationnel de protection du territoire national, fixé à l’armée de Terre, a été rehaussé et porté de 3 000 à 7 000 en permanence, les effectifs des forces terrestres étant en parallèle portés de 66 000 à 77 000 en 3 ans. Enfin, un plan ambitieux est en cours pour les réserves afin de porter leur nombre à 40 000 dont 1 000 déployés en permanence sur notre sol.

Au-delà des moyens c’est bien le concept d’emploi sur le territoire national qui a connu les plus fortes évolutions et une nouvelle doctrine d’emploi vient d’être publiée. Elle prend acte des renforcements de la sûreté aérienne et du contre-terrorisme maritime, et tire les leçons de la première phase de l’opération Sentinelle : dans l’urgence, celle-ci avait consisté à poster des soldats en défense statique de sites sensibles. Il s’agit désormais de valoriser les savoir-faire et les capacités propres à une armée professionnelle et aguerrie, en agissant en véritable complémentarité des forces de sécurité intérieure, tout en restant sous l’autorité du ministère de l’intérieur. Ces nouveaux modes d’actions sont plus dynamiques – du type patrouille ou contrôle de zones étendues ou forces de réaction rapides– et font l’objet d’une préparation opérationnelle spécifique des unités, compte tenu des conditions particulières d’emploi de la force au milieu de nos concitoyens.

Une réserve cependant : compte tenu du format réduit de nos armées et de la nécessité de conserver un modèle complet en capacités face à l’éventail des menaces possibles, il n’est pas envisagé de créer une « deuxième armée », en affectant des troupes spécifiquement aux missions sur le territoire national. C’est bien le même soldat, marin ou aviateur qui est engagé dans nos opérations extérieures et dans la protection au plus près de nos concitoyens.

2. DANS NOS OPERATIONS EXTERIEURES

Cette nouvelle posture de protection s’accompagne également d’une évolution dans la manière dont sont conçues dès la phase de planification et conduites nos interventions extérieures, vers une approche beaucoup plus multidimensionnelle et flexible, qui met en valeur la coopération avec les acteurs locaux, régionaux et internationaux pour une transition aussi efficace que possible.

A cet égard, nos opérations dans la bande sahélo-saharienne depuis 2013 constituent un bon exemple de ces évolutions :

-  l’opération Serval conduite en 2013, action de haute intensité engageant des moyens classiques importants pendant une courte durée, pour reconquérir le nord du territoire malien. Celle-ci a bousculé nos standards, compte tenu des élongations du théâtre d’opérations et de la dureté des conditions d’engagement. Mais elle a été également conçue dès l’origine pour passer le relais dès que possible :

-  1/ A l’opération antiterroriste Barkhane, face à une menace déterritorialisée sur un espace aussi grand que l’Europe. La capacité à concentrer les efforts, à frapper précisément et par surprise sont clés dans ces opérations : elles nous ont amené à repenser l’intégration entre forces spéciales et conventionnelles et à accomplir d’importants progrès dans le domaine du ciblage, du renseignement mais également de la mobilité et du soutien des forces ;

-  2/ Aux forces des Nations-Unies - la MINUSMA en l’occurrence- présentes dès le début des opérations pour assurer une transition rapide vers la phase de stabilisation, dans le cadre de la mise en œuvre des accords d’Alger ;

-  3/ Enfin aux forces de sécurité maliennes, dont la formation et la restauration ont été confiées dès l’origine à l’UE au travers des missions EUMAM puis EUTM. 
Ces actions sont menées tout en entretenant un dialogue de sécurité étroit et régulier entre pays de la région confrontés à la même menace, au sein de l’instance du G5 Sahel.

Au plan doctrinal, les leçons tirées de cet engagement, comme des autres opérations que nous menons par ailleurs, mettent l’accent sur un certain nombre de facteurs clés pour nos armées :

-  Face au brouillard des crises et à la complexité croissante de cet environnement, l’autonomie d’appréciation est essentielle à notre autonomie stratégique : elle suppose un renseignement étendu aux nouveaux espaces de confrontation et capable de relever le défi de la masse d’information à traiter, de son géoréférencement et de sa rapidité de diffusion ;
-  La rapidité d’exécution, qui prolonge la rapidité de décision politique, afin de traiter les menaces au plus tôt et au plus loin ; elle suppose de consolider des capacités d’intervention prépositionnées ou projetables robustes, soutien compris, ainsi qu’une capacité nationale de réaction d’urgence si nous devons agir sans soutien extérieur dans l’urgence ;

-  L’agilité : la permanence des engagements impose d’accentuer le caractère adaptable des modules projetés et des moyens de commandement, pour ajuster et équilibrer le volume et la nature des forces engagées, tout en disposant d’une capacité à basculer rapidement les efforts d’une zone à l’autre, comme nous avons pu le faire entre le MALI et la RCA par exemple ;

-  L’interopérabilité technique et humaine, l’action en coalition devant rester la règle, et l’aptitude à interagir avec les acteurs de toutes natures, civils et militaires ; cette aptitude est celle que nous développons et entretenons dans l’initiative franco-britannique de force expéditionnaire conjointe ; elle nous est indispensable pour mettre en œuvre une solidarité crédible entre alliés, à l’image de la contribution que nous apportons à la police du ciel des nations baltes ou au déploiement de nos unités dans le cadre de la présence avancée renforcée sur leur sol.

-  La résilience enfin, face à la dureté des conditions d’engagement et à l’usure accélérée qu’elle provoque, afin de maintenir l’outil de défense à son niveau de préparation souhaité.

3. AU DELA DES ENGAGEMENTS D’AUJOURD’HUI : DE NOUVEAUX DOMAINES D’AFFRONTEMENT A MAITRISER.

En premier lieu, ce sont bien cette complexité et cette imprévisibilité croissantes de l’environnement stratégique qui justifient notre choix de conserver un modèle d’armée complet : c’est-à-dire capable d’agir sur tout le spectre des affrontements, de la basse à la haute intensité, en coalition comme nationalement si nécessaire, et disposant de tout l’éventail des moyens d’action, y compris dans les nouveaux domaines d’affrontement potentiels que sont le CYBERESPACE, l’ESPACE exo-atmosphérique ou le champ des perceptions.

La loi de programmation militaire en cours et son actualisation résume bien dans les capacités critiques qu’elle privilégie la prise en compte de ce nouvel environnement. Un effort significatif est ainsi marqué au profit du renseignement, incluant les capacités spatiales, au profit du cyber, de la frappe de précision, du ciblage et des forces spéciales.

Elément central de notre appréciation de situation, en particulier face au développement d’actions dites « hybrides », le développement de nos capacités militaires de recueil, de traitement et de diffusion du renseignement sont ainsi prioritaires d’ici à 2025-2030, les efforts portant aussi bien sur les composantes spatiales qu’aérienne, pour l’imagerie comme pour l’interception électromagnétique, ou sur l’espace numérique.

A cet égard, nos capacités spatiales font l’objet d’un effort particulier, qui devra être poursuivi et complété. La France est attachée à l’utilisation responsable de l’espace dans la poursuite de programmes civils et militaires et notamment à la liberté d’accès pour des utilisations pacifiques, mais également à la préservation de la sécurité et de l’intégrité des objets spatiaux en orbite. Notre première priorité est donc la sécurité de nos satellites opérationnels, la seconde allant au soutien spatial aux opérations, car la maîtrise de l’espace est indispensable à leur efficacité.

Le cyberespace est de son côté appréhendé comme un champ de confrontation à part entière et la cyberdéfense est désormais une composante totalement intégrée à la conduite des opérations, dans sa dimension défensive comme offensive. A cet égard, nos capacités font l’objet d’un effort significatif, en ressources humaines et en équipements, engagé en 2013 et qui vient d’être significativement renforcé avec le recrutement d’au moins 1 000 personnes supplémentaires d’ici 2019.

Autre champ d’action apparu avec les technologies de la communication et de l’information : celui des perceptions et de l’influence, que nous devons donc intégrer également dans la palette de nos capacités, qu’il s’agisse de participer à la lutte contre la propagande adverse ou d’agir sur la volonté de l’adversaire.

Enfin, face à la prolifération technologique, portée par de nouveaux pays producteurs et par la diffusion rapide de nouvelles capacités duales, qui efface progressivement notre avance et crée de nouvelles fragilités, voire de nouvelles ruptures, nous sommes confrontés à deux défis :

-  Celui du maintien d’un effort substantiel de recherche et technologie, y compris avec la recherche civile dans le domaine des technologies duales, mais également celui d’une boucle d’interaction plus courte avec l’industrie de défense, afin d’intégrer plus rapidement à la fois les possibilités offertes par les nouvelles technologies mais également le retour d’expérience de nos opérations ;

-  Celui de la combinaison avec le savoir-faire opérationnel : si la technologie confère un avantage de premier plan, la pérennité de notre supériorité suppose de la combiner avec une doctrine évolutive qui sache en tire parti, mais également avec un effort constant d’organisation, d’entraînement, d’aguerrissement et de développement de l’intelligence des situations.

Voici résumés à grands traits les axes que je vous propose, au prisme de notre expérience militaire récente, sur cette « transformation des affaires militaires ». Ils mettent à l’épreuve la plasticité et la capacité d’adaptation rapide de nos outils de défense et sont autant de défis à court, moyen et long terme, pour chacune de nos nations comme pour nos organisations internationales.

Dernière modification : 22/09/2016

Haut de page