Discours du ministre de la Défense à Moscou le 23 mai 2013

Allocution à la conférence internationale sur la sécurité en Europe

A Moscou, jeudi 23 mai 2013

– Seul le prononcé fait foi –

Monsieur le Président,

Messieurs les ministres, mes chers collègues,

Mesdames et Messieurs les ambassadeurs Messieurs les officiers généraux,

Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi tout d’abord de dire ma satisfaction de me retrouver aujourd’hui parmi vous, ici, à Moscou, dans cette conférence générale sur la sécurité européenne voulue par nos hôtes et notamment par Sergei Choïgou que je souhaite ici remercier pour son initiative et son hospitalité.

Monsieur le Président,

Vous avez placé cette réunion sous le signe d’un échange approfondi et nécessaire sur notre espace commun de sécurité. J’y vois beaucoup d’intérêt, tant il est vrai que l’actualité de ces dernières années pourraient faire oublier que notre continent n’a pas encore résolu toutes les incompréhensions et tous les problèmes qui nous préoccupent, et alors même que la sécurité de l’espace européen ne saurait aujourd’hui être assurée sans prendre en compte les bouleversements d’une zone immense qui va de l’Afrique de l’Ouest à Kandahar. Comme vous, je pense que nous avons le devoir de traiter ces questions dans ce type d’enceinte comme dans les forums dédiés. Je pense ici à l’OSCE ou au conseil OTAN/Russie.

Il y a quelques jours, en France, se sont conclus les travaux de notre nouveau livre blanc sur la défense et la sécurité nationale.

Le Livre blanc de 2013 présente une vision clarifiée et renouvelée, en distinguant trois catégories de dangers : les menaces de la force, les risques de la faiblesse, et l’impact de la mondialisation.

Les menaces dites de la force recouvrent au moins trois phénomènes : les possibilités de résurgence de conflits entre Etats pouvant toucher la sécurité de l’Europe ; la prolifération nucléaire, balistique ou chimique ; le développement des capacités informatiques offensives de certaines puissances.

Les risques de la faiblesse, quant à eux, rassemblent les conséquences négatives, pour la stabilité et la sécurité internationale, donc très vite celle des Européens, de la défaillance de certains Etats, lorsqu’ils ne sont plus en mesure d’exercer les fonctions de base de la souveraineté, favorisant le terrorisme, les trafics ou les atteintes à nos voies d’approvisionnement par exemple. Nous l’avons vu en particulier au Mali.

La mondialisation, enfin, intensifie la puissance d’un certain nombre de menaces : terrorisme d’inspiration djihadiste ; trafics de groupes criminels disposant de moyens et d’une organisation quasi militaires ; attaques dans le cyberespace ; ou encore agressions dans l’espace extra-atmosphérique.

L’interdépendance entre sécurité régionale et sécurité globale est l’une des réalités nouvelles de la mondialisation. Le Livre blanc français le met en lumière.

Face à la complexité de ces menaces, aucun Etat n’est à l’abri. Aucun Etat ne peut agir seul. La paix et la stabilité mondiale exigent des coopérations sans faille. Elles supposent aussi l’émergence d’acteurs disposant de la taille critique pour faire respecter le droit international et intervenir là où la situation l’exige. Elles soulignent plus que jamais la nécessité accrue d’une coordination internationale, au sein de laquelle la France et la Russie se doivent d’être des partenaires crédibles et disponibles.

Le Livre blanc met dans ce contexte l’accent sur une définition claire des trois priorités de notre stratégie de défense : la protection de la France et des Français, la dissuasion nucléaire, et l’intervention extérieure. Ces priorités ne sont pas dissociables. Elles se renforcent mutuellement. Le président de la République le rappellera dans un discours concernant la défense, vendredi 24 mai.

La protection du territoire et de la population reste première dans notre stratégie, mais elle ne saurait être assurée sans la capacité de dissuasion et d’intervention. Nous devons veiller à protéger nos compatriotes, y compris face aux risques de la cybermenace. Dans ce dernier domaine, un effort significatif sera conduit pour développer nos capacités à détecter les attaques, à en déterminer l’origine, à organiser la résilience de la Nation et à y répondre, y compris par la lutte informatique offensive. C’est là une orientation majeure du Livre blanc de 2013.

La dissuasion, quant à elle, continue de demeurer la garantie ultime de la sécurité, de la protection et de l’indépendance de la Nation. Elle nous protège de toute agression ou menaces d’agression contre nos intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et qu’elle qu’en soit la forme. Elle écarte toute menace de chantage qui paralyserait notre liberté d’appréciation, de décision et d’action.

L’intervention des forces à l’extérieur du territoire national, enfin, confère à la sécurité de la France la profondeur stratégique qui lui est indispensable, bien au-delà de son territoire. Elle conforte par là même la crédibilité de la dissuasion et assure la protection de nos intérêts de sécurité dans le monde. Nous n’entendons pas laisser le moindre doute sur notre volonté et notre capacité d’agir, conformément à nos intérêts, dans le respect du droit international.

Dans cette logique, la France entend disposer des capacités militaires lui permettant de s’engager dans les zones prioritaires pour sa défense et sa sécurité : la périphérie européenne, le bassin méditerranéen, une partie de l’Afrique – du Sahel à l’Afrique équatoriale -, le Golfe arabo-persique et l’Océan indien. Ces capacités doivent aussi lui permettre d’apporter sa contribution à la paix et à la sécurité internationales dans l’ensemble du monde.

Face aux risques et aux menaces qui nous entourent, la première condition du succès demeure bien la volonté déterminée d’y faire face en consentant l’effort nécessaire. Comme nous l’avons fait au Mali, en Libye ou en Afghanistan, cette même volonté, la France n’a de cesse de la mettre en œuvre.

C’est cette même volonté qui, malgré la contrainte financière, sous-tend aujourd’hui le choix majeur du Président de la République, dans notre dernier livre blanc, de maintenir à son niveau actuel notre effort de défense, permettant ainsi une capacité d’intervention extérieure forte et la constitution d’un nouveau modèle d’armée garantissant notre capacité d’entrée en premier sur les théâtres d’opérations.

Dans le même esprit, nous avons décidé le maintien de notre effort industriel, des moyens consacrés à la recherche de défense : notre industrie et notre technologie sont des atouts majeurs pour notre autonomie stratégique, comme pour la compétitivité de notre économie.

La France dans ce nouveau Livre blanc a également clarifié sa position et sa vision de l’Europe de la défense et de l’OTAN. Elle l’a fait en préservant le principe d’une coopération plus étroite avec Moscou, qui reste l’un de ses objectifs politiques depuis les sommets de Lisbonne et de Chicago. Je voudrais à cet égard revenir sur deux points :

- notre vision de l’Europe de la défense, de l’OTAN, de la relation OTAN-Russie et, plus particulièrement du dossier de la défense anti-missile ;

- le besoin de renforcement de notre dialogue stratégique et de défense, nécessaire pour construire la confiance.

Le livre blanc de 2013 ne manque pas de rappeler l’engagement historique de la France avec ses partenaires européens dans une communauté de destin. La construction européenne reste, malgré ses lenteurs, un axe important de notre stratégie. J’en ai fait un axe politique majeur. Je pense à la contribution russe au Tchad et dans le golfe d’Aden. Nous considérons qu’il peut y avoir d’autres champs de coopération future dans le domaine des opérations.

Cet engagement va de pair avec notre engagement plein et entier dans l’OTAN. Le Livre blanc 2013 tire toutes les conséquences de la mission confiée par le Président de la République à M. Hubert Védrine. La France entend jouer dans ce qui est notre Alliance un rôle actif, déterminé et décomplexé, dans tous les domaines, y compris de l’organisation et de la doctrine.

Notre ambition y reste intacte s’agissant du dialogue OTAN-Russie. Des avancées ont certes déjà pu être réalisées dans des domaines aussi divers que la coopération sur l’Afghanistan, la coopération aérienne, le soutien logistique, la lutte anti-terroriste… Mais les progrès que pouvait laisser espérer le sommet de Lisbonne sont malheureusement demeurés l’otage des suspicions. Je veux le redire ici. L’Alliance n’est pas une menace pour la Russie. La France ne l’accepterait pas.

De la même façon, la défense anti-missile que l’Alliance entend mettre en place n’est motivée que par le déploiement et la croissance rapides des potentiels balistiques de certains proliférateurs au premier rang desquels l’Iran.

Permettez-moi d’y revenir en rappelant ce que n’est pas la défense anti-missile de l’OTAN. Ce n’est pas un bouclier. Le système envisagé n’a pas pour vocation de contrer une frappe massive. Ce n’est pas non plus un substitut à la dissuasion nucléaire. La défense anti-missile de l’OTAN n’a pas pour but de remettre en cause la dissuasion russe. Techniquement, elle en est incapable. La défense anti-missile de l’OTAN ne doit donc pas conduire à une nouvelle course aux armements avec la Fédération de Russie. Ce n’est pas notre volonté.

Plus largement, ce que ce dossier de la défense anti-missiles nous montre, c’est l’impérieuse nécessité d’un dialogue euro-russe et OTAN/Russie plus substantiel, plus sincère et plus fréquent. Nous ne devons pas nous satisfaire de nos perceptions mutuelles actuelles, trop souvent marquées par des incompréhensions et des manifestations de puissance qui n’ont plus lieu d’être.

Nous avons besoin de davantage de dialogue de sécurité et de plus de transparence dans nos politiques de défense. En ce sens, le livre blanc de 2013, en présentant par le détail le modèle d’armée souhaité pour la France à l’horizon 2020, en détaillant le cadre financier de son effort, en rappelant le maintien de notre effort de dissuasion à un niveau de stricte suffisance, offre un exemplede transparence que nous aimerions également voir adopter par tous, et qui contribuerait utilement à la sécurité de notre espace européen commun.

QUE METTRE EN PLACE POUR LA SECURITE DE NOTRE ESPACE ?

Car notre défi, c’est bien de trouver les moyens pour construire un espace européen commun plus sûr et plus stable.

En matière de maîtrise des armements, nous pouvons et devons avoir l’ambition de lancer un nouveau partenariat et de jeter les fondements d’une communauté de sécurité dans les espaces euro-atlantique et euro-asiatique. Qu’entendre par là ?

- une communauté qui repose sur l’acquis de l’Acte final d’Helsinki et de la Charte de Paris ;

- une communauté basée sur le respect de l’intégrité territoriale, qui s’appuie sur un régime fiable de maîtrise des armements, c’est-à-dire aussi sur de nouvelles négociations pour définir l’avenir du régime des Forces conventionnelles en Europe, et sur l’exclusion du recours à la force pour résoudre les différends ;

- une communauté qui reconnaît la liberté pour les Etats de choisir leurs alliances, tout comme elle reconnaît le caractère indivisible de la sécurité de notre espace commun ;

- une communauté, enfin, qui se souvienne que pour garantir une sécurité durable, nous avons besoin d’une approche globale.

L’OSCE n’est bien sûr par la seule organisation apte à assurer ces missions. Mais elle est unique, tant par le nombre de ses membres, que par la diversité de ses mandats. Fut-ce au prix d’une réforme certainement nécessaire de cette institution, cette enceinte doit pour la France être maintenue et revitalisée.

Comme je l’ai souligné au début de mon propos, n’oublions pas que la sécurité de notre espace ne peut être assurée sans prendre en compte les bouleversements et les défis de sécurité d’une zone plus large qui va du sud Sahel à l’Afghanistan.

La France a, à cet égard, des relations de confiance avec la Russie. Je pense notamment au Mali et à l’Afghanistan. Elle a aussi des divergences, il ne faut pas s’en cacher, sur le dossier syrien.

En conclusion, je veux dire à cette tribune la certitude qui est la mienne que, pour travailler à un monde plus sûr, nous avons besoin d’une coopération forte avec la Russie. Il ne s’agit pas là d’une option, pas plus pour les pays de l’Union européenne que pour la Russie.

Plus encore qu’une conviction, il s’agit d’un choix raisonné, d’une ligne de fond, d’une nécessité pour notre sécurité commune. Ma présence ici aujourd’hui est en le témoin. Il n’est pas d’autre chemin, à l’exception de celui, dévastateur, de la méfiance, du doute et in fine du repli sur soi. Son aboutissement, au profit de notre sécurité à tous, impose que ce choix soit naturellement partagé par tous pour produire tous ses effets. J’en forme ici le vœu et l’espérance et veux redire mon engagement plein et entier à travailler sans relâche à son renforcement.

L’an prochain, la France avec d’autres pays entamera les cérémonies commémoratives du déclenchement de la Grande Guerre et de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Je veux à ce titre saluer, ici à Moscou, le soixante-dixième anniversaire de la bataille de Stalingrad qui a beaucoup marqué et permis que de nouvelles perspectives s’ouvrent lors du dernier conflit mondial.

Je vous remercie de votre attention.

Dernière modification : 29/05/2013

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