Nouvelle Guerre Froide à Vienne

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Par Isabelle Lasserre, mardi 3 mai 2016
Envoyée spéciale du "Figaro" à Vienne (Autriche)

Les autres jours de la semaine, ils se contentent de s’ignorer dans les couloirs ou de se lancer des regards en biais. L’Ukrainien évite le Russe, qui toise l’Américain et ignore le Turc. Mais chaque jeudi, au conseil permanent, les noms d’oiseaux fusent. Comme ce dialogue du 15 avril entre les ambassadeurs américain et russe, rapporté par un diplomate auprès de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) : « Vous représentez un État autocrate ! » ;« Vos déclarations sont inacceptables et agressives ! » Chaque semaine, le représentant russe ignore le gong qui signale la fin de son temps de parole. « C’est toujours pareil : l’Américain traite le Russe de soviétique et le Russe reproche à l’Américain d’être un jeune impérialiste arrogant ! » résume un diplomate. Un genre hybride qui emprunte à la fois au cirque et au ring de boxe : voilà ce qu’est devenue l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, installée dans la Hofburg, le plus grand palais impérial de Vienne, à l’intérieur du Ring.

Héritière de la Conférence du même nom, créée en 1975, en pleine guerre froide, pour favoriser le dialogue entre l’Est et l’Ouest, l’OSCE a contribué à l’intégration de la Russie dans la communauté internationale sous la présidence de Boris Eltsine, après la chute de l’URSS. Mais le durcissement du pouvoir sous Vladimir Poutine et la guerre en Ukraine l’ont transformée en un théâtre de l’absurde où s’affrontent ses 57 ambassadeurs. Dédiée à l’apaisement et à la prévention des conflits, chauds ou gelés, l’OSCE, happée par la crise ukrainienne, a été déviée de son chemin. Caisse de résonance, seule enceinte internationale où dialoguent Russes et Américains, Européens, Canadiens, Ukrainiens, anciens soviétiques d’Asie centrale et du Caucase, l’OSCE est une arène où se rejoue la guerre froide, comme au temps des deux blocs. Mais dont précisément, pour ces mêmes raisons, « on a un besoin inédit » commente l’ambassadrice française, Véronique Roger-Lacan. Forte du véto que lui confère de facto la règle du consensus et dont elle use et abuse, la Russie règle ses comptes avec les États-Unis, dont la victoire sur le monde communiste n’a pas été digérée par le Kremlin.

Politique de confrontation systématique

La guerre froide, l’ambassadeur russe Alexandre Lukashevich, qui effectue son troisième mandat à l’OSCE, « la vit chaque jour ». Son collègue ukrainien voit aussi rôder son « fantôme » dans la salle du conseil, où Russes et Américains s’opposent sur tous les sujets, de la sécurité aux droits de l’homme en passant par le genre et l’orientation sexuelle. Soumise à un feu roulant de reproches liés au dossier ukrainien, la Russie bloque la plupart des initiatives. Moscou torpille une réunion des droits de l’homme et des ONG à Varsovie, fait échouer la nomination du représentant pour les médias, se retire d’un comité sur le désarmement, ne paye plus sa cotisation. « Il y a quinze ans, on faisait de la diplomatie. Mais depuis que la Russie a renoué avec la politique de pouvoir, elle conteste ce qu’elle considère comme une lecture dominante occidentale du monde. Sa politique de confrontation systématique et son agressivité nous ramènent à l’époque où les différences de vues entre l’Est et l’Ouest étaient totales », regrette un diplomate européen.
La première cassure est intervenue en août 2008, avec la guerre en Géorgie. La seconde, l’annexion de la Crimée en mars 2014, en violation de tous les traités internationaux, a achevé l’isolement de la Russie. À chaque critique sur le dossier ukrainien, les Russes contre-attaquent en dénonçant l’avancée à l’Est de l’UE et de l’Otan, en dénigrant la politique des droits de l’homme, en critiquant la gestion des migrants par l’Occident et en affirmant avec aplomb que les hommes en treillis russes dans les forêts d’Ukraine sont des « ramasseurs de champignons ». « Les pays occidentaux ont mis longtemps à comprendre que les choses avaient changé et qu’ils ne partageaient plus les mêmes valeurs avec la Russie », commente un diplomate d’Europe du Nord. « Les Russes sont redevenus soviétiques. Ils sont passés d’une attitude de blocage à un comportement révisionniste. Ils veulent changer toutes les règles du jeu. L’OSCE est pour eux l’endroit idéal pour faire de la guerre psychologique », analyse Alexandre Vulic, représentant permanent adjoint de la France à l’OSCE.

La nostalgie de l’Europe de Yalta

Exacerbée par la guerre en Ukraine, la différence russe ne date pourtant pas d’hier. Depuis 2007, le Kremlin réclame une refonte de l’architecture de sécurité européenne, arguant du fait que les rapports de force ont changé. Dans son discours de Valdaï en 2014, Vladimir Poutine a avoué sa nostalgie pour l’Europe de Yalta. Si l’ordre international est aujourd’hui remis en cause, a-t-il dit, ce n’est pas à cause de l’annexion de la Crimée mais en raison des errements de la politique occidentale. Quant à l’OSCE, elle ne trouve guère grâce aux yeux des responsables russes. « C’est le corps dormant de la sécurité européenne. L’extension de l’UE aux pays Baltes, au-delà de ses frontières naturelles comme l’intervention de l’Otan en Yougoslavie en 1999, ont fait voler en éclats les principes fondateurs d’Helsinki » juge Alexandre Lukashevich.
Vladimir Poutine, qui considère que la chute de l’URSS fut « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », a fait de la reconquête de l’ancien espace soviétique un des buts de la politique étrangère russe. L’OSCE a été mise au service de cet objectif. Pressions exercées sur les ex-Républiques soviétiques « pour les faire rentrer dans la famille » comme le dit le secrétaire général Lamberto Zannier ou tentatives d’affaiblir l’organisation. « L’OSCE permet à la Russie de créer de la confusion et d’agrandir les divisions de la famille occidentale pour pousser ses intérêts », affirme un ambassadeur européen. Moscou cherche aussi à retrouver le tête-à-tête américano-russe de la guerre froide, qui lui garantissait son statut de grande puissance. « La Russie a repris la gestion des conflits gelés à l’OSCE. Dès qu’il y a un vide, elle le comble », constate Galib Israfilov, l’ambassadeur d’Azerbaïdjan, l’un des rares alliés de Moscou au sein de l’organisation.
Le retour de la puissance russe provoque des grincements de dents. « Les ambitions russes en ex-URSS et les méthodes du Kremlin ne sont plus en phase avec les principes de l’OSCE. Les Russes rejettent notre approche libérale, nos valeurs occidentales, la démocratie et les droits de l’homme », constate un ambassadeur européen. Il ne sera pas facile de faire rentrer Moscou dans le rang : avec la Bulgarie à l’Est, Vienne est l’un des principaux points d’ancrage de l’influence russe en Europe. Enracinée pendant l’occupation de l’Autriche après la Seconde Guerre mondiale, la présence russe n’a fait, depuis, que se consolider, s’étendant comme une pieuvre dans les organisations internationales. La représentation diplomatique russe à Vienne, carrefour géopolitique et énergétique, est l’une des plus importantes. Elle compte trois ambassadeurs et des délégations pléthoriques. En plus de son armée qu’il projette à l’étranger, le Kremlin s’appuie sur les organisations internationales pour restaurer son statut de grande puissance. À l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), où ils préservent leur statut d’exportateur de technologie nucléaire et luttent contre la prolifération. Dans les annexes de l’ONU, où ils défendent le multilatéralisme. Lorsque les ambassadeurs de l’OSCE se déplacent en avion, le Russe est le seul à voyager en business. « Tous les autres sont dans la soute, c’est un peu vexant » commente l’un d’eux. Il ajoute : « L’ambassadeur russe est aussi le seul à posséder une voiture de fonction plus un gros 4×4 pour le week-end. » Les services de renseignement sont omniprésents dans les délégations. « Vienne est un nid d’espions russes » confirme un spécialiste, qui évalue leur proportion à un sur deux, membres du SVR, les services extérieurs, dont la présence en Europe a été consolidée ces dernières années ou même du GRU, le renseignement militaire.
Dans aucune autre organisation, la confrontation entre les Russes et la communauté internationale n’atteint le même degré de violence qu’à l’OSCE. Ailleurs, les rapports de force sont plus équilibrés. « Dans les organisations de l’ONU, les Russes ont des alliés qui leur garantissent de pouvoir former une minorité active. Les sujets de coopération avec Moscou ne manquent pas. À l’OSCE, seules pleuvent les insultes », commente un diplomate européen. La nouvelle guerre froide qui paralyse l’OSCE se différencie cependant de « l’équilibre de la terreur » qui a marqué les relations internationales de la Seconde Guerre mondiale à la chute du mur de Berlin en 1989. Certes, comme à l’époque, le Kremlin rêve d’un tête-à-tête avec la Maison-Blanche. Mais la comparaison s’arrête là. « L’ancienne guerre froide opposait l’Est à l’Ouest. Celle d’aujourd’hui oppose l’Ouest et l’Est à la Russie. Depuis l’annexion de la Crimée, les Russes sont seuls contre tous », commente un ambassadeur d’Europe orientale. Les actions du Kremlin sont davantage motivées par les intérêts que par l’idéologie. Cette situation n’en est pas pour autant moins dangereuse. « Les filets installés pendant la guerre froide pour empêcher une catastrophe n’existent plus », prévient un observateur.

Chassés de Géorgie par la Russie en 2009, les observateurs de l’OSCE ont mis un an pour déployer 600 personnes en Ukraine. Et si la Russie les y tolère, c’est uniquement parce qu’elle a réussi à limiter l’efficacité de leur mission, qui n’empêche pas les trains remplis d’armes et de troupes de traverser la frontière. Pourtant, un responsable du dossier ukrainien s’en dit persuadé : « À défaut de faire partir les Russes, le déploiement de la mission, en fixant une ligne rouge de la communauté internationale, a empêché que le conflit s’étende. » Le moment venu, l’OSCE abritera les discussions sur la nouvelle architecture de sécurité européenne. En attendant, l’organisation, qui reste le meilleur moyen de prendre la température de la relation Est-Ouest, devra relever un défi, prévient l’ambassadrice Véronique Roger-Lacan : « Se transformer pour être capable d’empêcher les conflits et durer pour permettre le dialogue. »

Dernière modification : 03/05/2016

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