Nucléarisation et Réunification, deux enjeux...

Nucléarisation et Réunification, deux enjeux stratégiques majeurs vus de Corée du Nord

Marianne Péron-Doise [1]

Depuis sa création en 1948, la République Démocratique et Populaire de Corée a été dirigée par une seule et même famille, du dirigeant fondateur Kim Il-sung à son fils, Kim Jong-il puis son petit-fils Kim Jong-un. Pour autant, le régime poursuit avec constance un dessein stratégique et militaire identique avec l’objectif consistent d’une réunification de la péninsule. Le développement d’un programme nucléaire et la posture de défi marquée face à la puissance américaine et à sa présence massive [2] sur le territoire sud-coréen doivent être compris comme des sous-produits de cette stratégie de reconquête que d’aucun peuvent juger irréaliste. La politique de provocations maitrisées de la Corée du Nord, son chantage à la menace balistique ou nucléaire et sa culture diplomatique d’extorsion alternant séquences de menaces, montée aux extrêmes puis retour au dialogue sont désormais clairement identifiées par la communauté internationale. Elle témoigne de la volonté de garder l’initiative et la gestion d’un calendrier propre au régime et à son idiosyncrasie ou culmine quelques dates clefs, anniversaire du « Président éternel » Kim Il-sung le 15 avril, Journée des forces armées le 25 Avril, Libération de l’occupation japonaise le 15 août, Commémoration de la création de la Corée du Nord le 9 septembre, Commémoration de la création du Parti des Travailleurs de Corée le 10 octobre ….

La stratégie du « bord du gouffre » nord-coréenne a peu varié sur ces soixante dernières années et les ajustements constatés ont été tout au plus tactiques sans que l’effet final recherché ait changé : que le régime recourt à des actions sous couverture, procède à un essai nucléaire ou opte pour des négociations il y a une continuité stratégique qui reste la réunification et la survie du régime, les deux questions étant étroitement imbriquées. Le marasme économique que connait le pays et le sous-développement dans lequel il s’enfonce alors que le poids des sanctions internationales l’isole de plus en plus ne l’ont pas fait dévié de cette ligne qui, paradoxalement a permis jusqu’ici son maintien dans un monde globalisé ou la plupart des Etats sont soumis à des changements qu’ils ne maitrisent pas toujours.

Au plan politique, la Corée du Nord présente des traits singuliers qu’il apparait ardu de caractériser si ce n’est en évoquant un néo-totalitarisme. Son système politique, initialement proche du marxisme léninisme s’est enrichi de facteur propre tel la théorie de l’autosuffisance ou Juche prônée par le premier Président du pays, héros de la résistance antijaponaise et fondateur de l’actuelle famille régnante, Kim Il-sung. Habituellement décrite comme le « Kimilsungisme », cette idéologie peu apparaitre proche du maoïsme en ce qu’elle pose qu’il ne faut compter que sur ses propres forces. Mélange de confucianisme et de communisme, elle fonctionne sur le culte du Dirigeant et de sa famille développée à l’extrême, le souci d’une totale autarcie basée sur l’idéologie du Juche et une forte composante nationaliste. Par ailleurs les récents rapports sur l’état des droits de l’homme en Corée du Nord [3] cachent difficilement la nature intrinsèquement répressive du régime et l’existence de camp de travail ou seraient enfermés entre 80 000 et 120 000 nord-coréens [4] - dont des familles entières, accusées de déloyauté envers le régime. Pour autant, la théorie du Juche n’a pas conduit le pays à l’autosuffisance alimentaire et en dehors de la capitale, Pyongyang, vitrine du régime, la population souffre de sous nutrition sévère. La Corée du Nord constitue l’une des sociétés les plus militarisée au monde : son armée compte plus d’un million et demi d’hommes sur une population de l’ordre de 22 millions. A rebours de sa faiblesse économique, le style particulièrement agressif de la politique étrangère nord-coréenne, son ambition de défier l’une des superpuissances mondiales en tenant tête aux Etats-Unis, représente une menace stratégique régionale non négligeable pour ses proches voisins sud-coréen et japonais. La survie du régime, que d’aucuns décrivent au bord de l’effondrement depuis les années 1990 [5] et les épisodes de graves pénuries alimentaires qu’il connait depuis, est l’explication la plus courante pour comprendre cette stratégie de prise de risque nord-coréenne. Au-delà du développement d’un programme d’armes de destruction massive et de la menace de prolifération qu’il implique, la Corée du Nord n’hésite pas à faire usage de son potentiel conventionnel pour entretenir un climat de déstabilisation autour de la péninsule. Le torpillage de la frégate Cheonan en mars 2010 a occasionné la mort de plus de 41 marins sud-coréens. La capacité de « nuisance » du régime est sa garantie de survie [6] . La Corée du Nord a intégré que sa sécurité résidait dans sa capacité à créer et à entretenir des turbulences régionales. Elle le fait d’autant mieux que le climat régional est empreint d’une conflictualité latente. La relation bilatérale Chine/Etats-Unis est, comme la relation Chine/Japon au plus bas, en raison notamment des crispations sur les frontières maritimes.

Pour autant il n’est pas aisé de percer les arrières-pensées du stratège nord-coréen. Qui dirige vraiment le pays et prend les décisions politico-militaires, y a-t-il un premier cercle autour de Kim Jong-un ? Ce dernier a-t-il réellement consolidé son pouvoir ? Comment évaluer sérieusement la menace nucléaire et balistique nord-coréenne ? Peut-on par ailleurs sérieusement considérer que la Corée du Nord puisse envisager de démanteler son programme nucléaire ?

KIM JONG-UN, UN STRATEGE DES EXTREMES

La disparition brutale de Kim Jong-il en décembre 2011 et la désignation de son troisième et plus jeune fils pour lui succéder a fait naitre l’espoir de réformes et d’un changement de style dans la conduite des affaires intérieures nord-coréennes. L’éducation à l’occidentale du jeune héritier le créditait d’un nouvel état d’esprit et à tout le moins d’un souhait d’ouverture et de changement qui permette au pays de se relever économiquement et de restaurer progressivement son image régionale et internationale. Cependant, l’inexpérience apparente de Kim Jong-un accréditait tout autant la perspective d’un aggionamento que celle d’un écroulement prochain du régime.

Comme souvent avec la Corée du Nord, cinq ans plus tard, aucune de ces hypothèses ne s’est réalisée. Le potentiel réformateur n’a pas tardé à occuper tout l’espace public, cumulant tous les titres et les plus hautes fonctions politiques et militaires, plaçant des proches à des postes clefs et n’hésitant pas à recourir à un train de purge dont la victime la plus emblématique a été jusqu’à présent son oncle, Jang Song-Taek, destitué au terme d’un procès dans le plus pur style stalinien en 2013 [7] .
Au plan extérieur, la traditionnelle politique de provocation nord-coréenne a repris rapidement ses droits : à peine signé, l’accord du 29 février 2012 conclu avec les Etats-Unis qui voyait Pyongyang accepter de geler son programme nucléaire et balistique en échange d’une aide alimentaire était contredit par le lancement d’un satellite en décembre de la même année en violation flagrante de résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. L’essai nucléaire de février 2013, la réactivation du complexe nucléaire de Yongbyon tout comme la reprise d’une rhétorique particulièrement virulente vis à vis des Etats-Unis suffirent à convaincre du maintien d’une ligne nord-coréenne belliciste en accord avec la politique traditionnelle du pays. L’essai nucléaire de janvier 2016 suivi d’un tir de satellite partiellement réussi n’a pu que conforter cette perception. Il n’est pas non plus exclu que Kim Jong-un ne cherche à procéder à une refondation idéologique du pays alliant nucléarisation et développement, deux concepts clefs dans ses interventions publiques. La tenue d’un Congrès du Parti des Travailleurs en mai 2016, le premier en trente ans, devrait permettre de clarifier la future ligne du régime

Comment définir plus précisément la stratégie nord-coréenne et à quels objectifs obéit-elle ? Le but le plus évident du régime est d’assurer sa survie en face de ce qu’il perçoit comme un environnement de sécurité hostile et une perception d’encerclement exacerbée depuis l’écroulement du monde communiste post soviétique dans les années 1990. Le régime est également guidé par une idéologie nationaliste et une vision de la vraie “coréanité” que lui seul incarnerait par rapport à un Sud, occidentalisé et totalement inféodé à la puissance américaine. La Corée du Nord n’est pas loin de croire que la population du Sud accueillerait volontiers une réunification de la péninsule, rendue pour l’heure impossible en raison de la présence américaine et de ses soldats au Sud [8].

Pour le régime nord-coréen, la population sud-coréenne possède une sympathie innée pour ses « compatriotes » du Nord mais ils sont soumis à un intense endoctrinement américain qui dépeint Pyongyang comme l’ennemi. Pour autant, le Nord apparait convaincu qu’il emportera in fine le soutien de l’opinion publique sud-coréenne convaincue de sa supériorité morale [9] . Ces convictions ont conduit le régime nord-coréen à vouloir se doter d’une défense robuste, quel qu’en soit le coût, sachant qu’elle n’a pas seulement un caractère militaire mais aussi idéologique afin de se prémunir contre toute contamination des idées libérales et capitalistes en provenance du Sud et des Etats-Unis. L’entretien de tensions permanentes autour de la péninsule demeure ainsi un moyen indispensable pour garder le contrôle de la population nord-coréenne et de tenir à distances les « ennemis ».

Ces buts de guerre expliquent le choix des moyens auxquels Pyongyang a recours pour faire aboutir sa stratégie de reconquête :

-  La poursuite d’un programme nucléaire et la reconnaissance de la Corée du Nord comme un « Etat doté » par la communauté internationale,
-  Le retrait militaire américain de la péninsule, par le biais de la signature d’un traité de paix mettant fin au régime d’armistice en place depuis 1953, où via un « chantage nucléaire » .

Ces éléments sont vus comme pouvant permettre, à terme, la réunification avec le Sud selon les termes et les conditions nord-coréennes. Or, ni la nucléarisation de la Corée du Nord, ni la réunification d’une « péninsule nucléarisée » ne constituent des réalités politico-militaires acceptables pour la communauté internationale.
Dans le premier cas, un « scénario à l’iranienne » qui consisterait à encadrer et contrôler les activités nucléaires nord-coréennes apparait difficile à mettre en place. Le nucléaire est la seule source de légitimité pour le Nord. Le régime est en quasi-faillite, ne possède aucune surface diplomatique crédible, n’est pas une puissance idéologique, culturelle ou religieuse reconnue, et ne possède pas l’indéniable potentiel économique et commercial de Téhéran. Toutefois, comme par le passé, Pyongyang pourrait accepter un gel tactique de ses activités balistiques et nucléaires. Pour autant, le problème de prolifération lié à de possibles transferts de technologies sensibles et d’exportations d’armes offensives vers des tiers, dont des groupes terroristes, reste entier et constitue une grave menace pour la communauté internationale.
Dans le second cas, on comprend que la perspective d’une Corée réunifiée comportant plus de 70 million d’habitants combinant l’énorme potentiel économique, technologique et industriel du Sud et les capacités nucléaires du Nord n’est guère acceptable, ni même réaliste pour l’ensembles des puissances d’Asie du Nord-Est à commencer par la Corée du Sud elle-même. Si un juste retour de l’histoire fait de la réunification de la péninsule une perspective souhaitable elle ne pourra se faire que dans des conditions politiques et militaires agréées par Séoul, les Etats concernés et dans une perspective plus large avec le concours des Nations unies. Etant donné le contexte régional actuel, la communauté internationale a tout intérêt à maintenir l’actuel statu quo en Asie du Nord-Est en essayant de contenir tant bien que mal les « nuisances » nord-coréennes [10].

[1Chercheur, Chargé d’Etudes Asie du Nord-Est (Japon-Péninsule coréenne-Taiwan) et Sécurité maritime internationale, Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire, IRSEM, Paris.
Cette présentation fera l’objet d’une publication ultérieure dans la revue « Stratégique » de l’Institut de Stratégie Comparée, Paris

[2Environ 28 500 soldats américains sont déployés en Corée du Sud dans le cadre du Traité de sécurité mutuelle américano-sud-coréen signé en aout 1953

[3Cf à ce sujet le rapport de la Commission d’enquête des Nations unies sur la Corée du Nord dirigée par le juriste australien Michael Kilby, rendu public le 7 février 2014, version française A-HRC-25-63_fr .doc . Consulté le 03/04/2016.

[4Rapport Kilby, ops cit

[5Nicholas Eberstadt The End of North Korea, Washington,1999

[6B de Tréglodé, M.Péron-Doise (dir) « La Corée du Nord de Kim Jong-il : perturbateur chronique en Asie orientale « , La Lettre de l ’IRSEM, Paris, 6/2015

[7P.Dayez-Burgeon La dynastie rouge, Paris, 2016

[8On notera ici que le nationalisme pan coréen se caractérise par une opposition aux grandes puissances. Ce sentiment est intimement lié à l’histoire de la Corée et à la longue main mise japonaise sur la péninsule entamée dès 1876 suivie par la guerre de Corée puis par la guerre froide. Dans l’historiographie coréenne et dans la mémoire collective s’est imposée la représentation d’une « victimisation » de la Corée par les grandes puissances Japon, Chine, Russie, Etats-Unis et illustrée par le dicton populaire d’une Corée « crevette » au milieu des baleines

[9B.R Myers La race des purs, comment les Nord-Coréens se voient, Paris, Ed française Saint Simon, 2011.

[10S.Jacky Park The Korean pivot and the return of great power politics in Northeast Asia, Atlantic Council, Washington, 2015

Dernière modification : 14/04/2016

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